samedi 18 décembre 2010

RENCONTRE EN TROIS TEMPS

Ceux qui me connaissent, connaissent aussi cette histoire, ceux qui me découvrent, la découvriront aussi.


Cette rencontre en 3 temps vous semblera peut être banale, mais pour moi, elle représente quelque chose de très important pour moi, en quelque sorte, une double rencontre. La première avec un homme étranger à ma vie, à mon monde. Le seconde, c'est une rencontre avec Barbara, une Barbara dont je ne connaissais pas l'existence et que j'ai découvert et apprivoisé.


Premier temps

Cette histoire remonte à .... d'après la date de la photo, je dirais Mars 2009.

A l'époque, je venais d'avoir mon appareil (mon ancien). Et encore plus que le nouveau qui pourtant me suis partout, je me le traînais dans mes moindres déplacements, aussi simples et quotidiens soient-ils.


Un jour, place Massena, à Nice, je vois dans un angle des arcades, un homme avachi. Un SDF. L'envie de le prendre en photo. Je sais, ça ne se fait pas, mais pourtant je volerai 3-4 clichés de ce vieil homme.

Plutôt contente de moi, je décide d'envoyer une de ces photos, passée en N&B, au blog de Libé.



La réponse ne se fait pas attendre, mais pas telle que je l'attendais. Ceux qui la connaissait (ne serait-ce que par le biais de ce blog qu'elle tenait d'une main ferme), ne seront pas étonnés de ce que je découvris avec stupeur en ouvrant son mail. En substance "Comment pouvais-je faire ce genre de photos, par pur voyeurisme. Que ce thème était bien trop délicat, que seuls les journalistes et les personnes qui s'investissaient auprès d'eux dans le but de les aider pouvaient se le permettre. Que ma photo était indécente. Que j'aille à leur rencontre plutôt que d'agir ainsi". C'était une lettre révoltée, et mon amour propre en pris un coup sur le moment.

J'ai essayé de me justifier auprès d'amis à l'époque. Cette femme sans me connaître m'avait traité de voyeur et en même temps d'insensible à la misère.

Du tac au tac, je lui répondais aussi sèchement approximativement ce mail "Madame, qui êtes vous pour me traiter de la sorte, que savez vous pour me "gronder" comme ça. Vous ne connaissez pas mon action auprès de cet homme, ne savez pas si je me suis arrêtée auprès de lui pour parler, lui donner quelque chose, de mon temps...."

Mais je savais au plus profond de moi que cette réponse m'avait blessé car avant tout, elle avait eu raison. Et moi j'étais qui pour voler une image comme ça.


Je gardais cet échange dans un coin de ma tête, pour ne pas dire de mon coeur, cette histoire blessante d'amour propre, et de honte.


Deuxième temps

Et puis ce fut les beaux jours, l'été même et j'avais rendez vous avec une amie pour un concert. Balade en centre ville et sur qui je tombe? ce même SDF. En une fraction de seconde me reviennent ces souvenirs, et je me sens une dette, une dette envers lui, en vers MDA de Libé qui n'est plus aujourd'hui, et surtout, envers moi.




Tandis que le pianiste joue à côté de lui...... La suite ici.... Mais revenez pour voir le 3ème temps, ça se passe ici.


Troisième temps

Hier soir, 17 décembre, il fait froid à Nice. Fidèle à mes petites habitudes, je viens sur la promenade en fin d'après midi, à une semaine de Noël, choisir mon sapin.

J'arpente cette forêt sur béton.... Je suis toujours attirée par la différence et une fois de plus, je trouve mon bonheur avec un sapin à 2 cimes. Il est grand pour mon petit appart, mais c'est lui qui m'a appelé (parole de vendeur)... Je ne pouvais pas faire autrement. Me voilà, sapin ficelé, traversant la route, mon arbre dans les bras, pour aller le déposer dans la voiture garée juste en face. Le temps que je fasse les boutiques il sera mieux ici, le garder m'encombrerait inutilement!

Puis direction la place Massena, ses illuminations. je ne peux résister.. quelques photos encore... Mais bon, du vu et revu. C'est pour la forme et mon plaisir.




Au loin, mêlé à la musique de Noël qui s'échappe des hauts parleurs, j'entends le piano et plus je me rapproche et mieux je distingue les jambes qui dépassent de l'angle des arcades. Mon coeur se serre. Et si c'était lui? Je ne l'ai plus revu depuis plus d'une an. A se demander si il était encore en vie.... J'arrive à sa hauteur et le reconnais. C'est bien lui, il n'a pas changé. Juste un peu plus emmitouflé.

Je fouille mon porte monnaie.. je n'a que 2euros 50. Avant d'ouvrir mon porte monnaie, je m'étais dis "Je lui donne ce que j'ai". Je me baisse vers sa gamelle où seule de la mitraille jaune tache à peine la terre cuite. Il lève ses yeux vers moi et me remercie. Je me baisse à sa hauteur et lui dis "Vous vous souvenez de moi? Je suis la personne qui vous avez pris en photo avec l'oiseau", "Ah oui, me répond-t'il, je l'ai toujours" Et je lui dis que je me suis fait du soucis de ne plus le voir depuis longtemps. Il me dit qu'il a déménagé, qu'il vit maintenant vers Cannes, mais que ça fait loin, du coup, il ne vient plus aussi souvent. Qu'il fait froid mais que ça va, que là où il vit, il ne se chauffe pas trop pour ne pas avoir de décalage trop important avec l'extérieur et qu'il aura 80 ans en janvier. Et puis encore quelques mots, et je lui dis que je suis contente de le savoir en bonne santé.

Il me souhaite de bonnes fêtes et je n'ose lui répondre "Vous aussi", je me contente de lui souhaiter une bonne fin d'année, de prendre soin de lui.

De loin, je reprends une photo, mais je me dis que ce n'est pas bien, alors, je reviens vers lui "Bernard, puis-je vous prendre encore en photo?" Il arrange tout autour de lui et pose de façon très solennelle.


Et j'aime ce portrait que je lui montre immédiatement en lui promettant de lui imprimer et de lui déposer une prochaine fois.


Fin du 3ème temps.


J'ai donc rencontré Bernard mais aujourd'hui je connais aussi cette Barbara plus humaine que je ne connaissais pas. Celle qui a une époque n'aurait jamais fait ça. Celle qui fut une personne bien moins respectable, mais ça, c'est une autre histoire.


Entre ces 3 photos, je peux dire sans fausse modestie, que j'ai grandi.

11 commentaires:

Gine a dit…

Très belle histoire, mais qui soulève toujours le même problème du photographe. On m'a toujours reproché de ne pas prendre de photos de gens, surtout pendant ma vie en Afrique... Outre le fait que cela déclenchait une émeute, je me suis toujours mise à la place des photographiés. Je n'aimerai pas, mais pas du tout, que l'on vienne me "piéger" dans ma cuisine, dans mes activités de tous les jours. Je serai moins gênée dans la rue, espace public, où mon comportement n'a rien d'intime. Quant à la différence entre amateur et professionnel ... serait-ce le culot ?
Bonne fin de semaine à toi !

yves a dit…

C'est incroyable comme on peut vivre à coté de soi-même avec toutes nos habitudes et qu'il faille un petit déclic pour découvrir la vrai personne qui est en nous et parfois faire des choses que l'on n'aurait même pas imaginé être capable de réaliser; c'est vrai, quelque fois, il faut "oser" pour regarder différemment.
De plus, tu raconte très bien.

Didier a dit…

Classe ;-)

Louis-Paul a dit…

En fait, en cette soirée de décembre, c'est Bernard qui t'avais donné rendez-vous: Avec toi-même.
L'écriture a fait le reste, écritures d'encre et de pixels.
Une histoire de Noël comme je les aime.

PS: Et pour continuer un peu pour tes lecteurs:
http://www.louispaulfallot.fr/archive/2009/11/20/bernard.html

barbara a dit…

Merci Louis Paul pou le lien, il date du 3 décembre... l'année dernière, même époque. Il y a de jolie histoires qui se passent toujours vers Noël.
Je ne sais pas si c'est Bernard qui m'avait donné rendez-vous, mais c'est vrai que depuis le début de cette histoire, des choses en moi ce sont éclaircies.
De toutes façons, tout au long de notre vie, nous faisons des rencontres qui nous marqueront forcément. Parfois ces gens deviennent importants, et restent autour de nous, parfois, nous nous en éloignons volontairement, mais le bien a été fait et cette rencontre qui n'a jamais été le fruit du hasard prend tout son sens et c'est le principal (diront ces personnes).
Je crois d'ailleurs que Bernard est arrivé à cette période, le bien a été que majoré.

Je te souhaite à toi aussi de très bonnes fêtes, embrasse C pour nous.
Reviens nous avec de belles images de chez toi.

Gine, tu as raison de souligner ce problème délicat de l'image. Comme je l'ai souvent dit, la scène de rue est quelque chose qui me tient vraiment à coeur mais j'ai appris à demander, quand il était nécessaire.

Yves, comme tu dis, à quel point on peut se méconnaître. Nous dirons que le développement a été passé sous silence, dans la plus grande discrétion et effectivement, le jour ou le voile se soulève, c'est une belle surprise.
Mais elle le fut aussi dans l'autre sens.
L'impression de s'être racheté, et c'est bon.

Didier, ça me fait plaisir ton passage, tiens!
La classe, jchai pas, mais j'ai agi comme il me semblait bon d'agir, le coeur avant tout, en fonction sans doute de mon évolution personnelle...
Dans ma réponse à LP, tu auras su lire entre les lignes... et personne n'est "innocent" dans cette histoire.... même pas toi.... MERCI! ;-)

suzanne a dit…

Quelle belle histoire.... vraie ! :-)

Séri a dit…

Voici un récit qui m'a beaucoup touchée. Nous ne finissons jamais de grandir je crois...

Alexandre Z a dit…

Bernard fait partie de ces personnes que l'on croise et qu'on oublie jamais. Voici quelques années que j'ai quitté Magnan, Lépante et le vieux Nice mais j'ai reconnu cet homme dès ta première photo. Une 'figure' de la ville. Toujours sous les arcades, près du marchand de marrons grillés... il m'a toujours fait penser à Victor Hugo. Il fait partie de mes souvenirs Niçois avec quelques autres 'personnages' que je prendrai plaisir à photographier tiens... il faudra vraiment que je retourne à Nice un de ces 4.
Merci pour le voyage.

barbara a dit…

A ceux qui viennent voir un peu les gentillesses écrites par celui qui se fait appeler Le major, son commentaire, je l'ai supprimé. Mais vous l'avez lu sur le blog de Libé dans la Case à PAlabre 92

J'avais même supprimé ma réponse, mais la voici :

"Je m'émeus de la misère? Preuve que je m'émeus encore et que mon coeur à moi n'est pas sec. C'est très con, tu gâches ces échanges sympas que nous avions eu par ce que j'appelle là bas, ton caractère à chier! Un ego surdimensionné t'empêche de recevoir toute critique qui n'en n'est souvent pas une. Une parano excessive.... Tu saccages tout quand les choses t'échappent, tu réponds par la méchanceté quand tu n'as pas l'argument. Ah, je sais ce que c'est, je suis un peu pareil, mais je me soigne. Moi! J'ai voulu faire abstraction de cette vilaine image que l'on avait de toi et me faire ma propre opinion, comme je fais toujours. Force est de constater qu'ils ne s'étaient pas planté. Sans rancune. Essaye quand même de passer de bonnes fêtes. Je te souhaite bien du courage en tous les cas. Et sache que si ça ne te gêne pas d'échanger avec une bourgeoise, le dialogue n'est pas clos. Et comme dirait un très gros con que tu encenses : Bien à toi!"

barbara a dit…

Alexandre, c'est tout à fait lui.
Comme je l'ai dit, c'est une rencontre que l'on n'oublie pas.
Merci de ce témoignage et de ton passage.

JiPhone a dit…

Bravo, Barbara, pour cette belle histoire vraie.
Une histoire pleine d'humanité dans laquelle on sent un coeur battre.
Et Bonnes Fêtes à toi.